Quel est le sens de la vie quand le présent ressemble à une succession d'instants monotones, mécaniques, mortellement ennuyeux ou angoissants ?

Qu'est-ce que la réalité quand on dirait que la vie a une peau faite de mirages ?

Qu'est-ce qu'il y a après la mort ?

S'il y a quelque chose autre que le néant, si l'âme sort du corps, comment est son voyage entre le monde des vivants et le monde des morts ?

Est-ce qu'on garde des souvenirs de son ancienne vie quand on devient un fantôme ou est-ce que notre mémoire est balayée par une tempête intérieure ?

Est-ce qu'un fantôme peut encore rêver ? Et si oui, est-ce que ses rêves contiennent les couleurs de l'espoir, de la vie, du monde ou est-ce que ce ne sont que des cauchemars qui sont aussi sombres que les spectres qui l'entourent ?

Un fantôme peut-il briser les règles de l'au-delà ? Peut-il combattre les démons de son ancienne vie et s'en libérer ? Peut-il renaître pour réaliser les rêves qu'il n'a pas pu ou osé réaliser dans son ancienne vie ? Doit-il lutter contre ses démons tout seul ou peut-il recevoir de l'aide ?

Si un fantôme parvient à s'échapper du Purgatoire et à se retrouver dans un autre monde, quelque part entre le matériel et l'immatériel, entre l'ombre et la lumière, comment est cet autre monde ?

Est-il comme un trait d'union entre les vivants et les morts où atterrissent les revenants qui ne sont pas destinés à rester dans les limbes, en enfer ou au paradis ?

Contient-il une partie de ces trois autres lieux, formant ainsi un équilibre fragile qui oscillerait en permanence entre le jour et la nuit, la vie et la mort, les rêves et les cauchemars ?

Est-ce un monde où tout est révélé pour ceux qui le parcourent ? Est-il composé de paysages à la fois enchanteurs et chaotiques ? Est-ce que les saisons se suivent comme sur Terre ou sont-elles mélangées ? Le temps y passe t-il plus lentement ou rapidement que dans le monde des vivants ?

Est-ce un monde beau et terrifiant à la fois, tel un songe d'une nuit d'été dont le réveil se ferait dans un hiver mordant qui semblerait éternel ?

Ce sont certaines des nombreuses questions que je me suis longtemps posées de mon vivant car ce ne sont pas des choses qu'on apprend n'importe où et n'importe comment, encore moins dans les livres qui sont utilisés à l'école pour faire l'éducation des jeunes esprits. Il faut dire qu'étudier des livres qui permettent d'apprendre comment rentrer en contact avec les morts, d'en savoir plus sur l'anatomie ou la psychologie des fantômes, ou encore de voyager dans l'au-delà, ferait sans doute mauvais genre dans une salle de classe.

Comme je n'ai pas eu la chance d'être un élève de l'école de magie Poudlard qui existe seulement, à mon grand regret, dans l'univers du célèbre sorcier Harry Potter, j'ai passé des heures entières à explorer les rayons plus ou moins occultes de bibliothèques ou de sites internet à la recherche de livres traitant de spiritisme, de sorcellerie, de fantômes, de voyages dans l'au-delà mais j'avais le sentiment que c'était purement de la théorie ou de l'invention d'auteurs qui voulaient se rendre intéressants en racontant qu'ils avaient voyagé dans d'autres mondes, des mondes à la fois exotiques, inquiétants et excitants car très différents du monde des vivants.

Je me suis donc fait à l'idée que le jour viendrait où je devrai voir par moi-même s'il y avait un peu de vrai dans tous les livres qui m'ont accompagné dans mes insomnies ou dans mes rêves éveillés, dans mes nuits trop noires ou blanches, dans tous ces moments où mon esprit naviguait dans d'autres mondes pour échapper à une réalité froide, monotone, marécageuse dans laquelle il s'enlisait de plus en plus chaque jour, me donnant plus l'impression de lutter pour garder la tête hors de l'eau que de respirer la vie qui m'entourait à plein poumons.

Ce jour finit par arriver quand j'eus trente ans, sans aucun doute beaucoup plus tôt que si j'avais laissé le cours des choses continuer naturellement mais je n'étais plus vraiment moi-même pour décider ce qui était naturel ou non, ce qui était réel ou inventé, ce qui était ce que je pensais ou ce que mes pensées pensaient à ma place.

Il y avait une ombre grandissait en moi depuis longtemps et qui s'était beaucoup répandue ces dernières années, colonisant d'autres espaces où il y avait encore de la lumière qui m'empêchait de tout voir en noir. C'était une espèce de cancer en forme de sentiment qui me rongeait de l'intérieur à chaque fois que je le ressentais, c'était un cocktail écoeurant de lassitude, de désintérêt, voire de dégoût pour tout et pour tout ce que l'existence offrait à vivre.

J'avais le sentiment de faire semblant de vivre, de passer mes journées et mes nuits à me demander pourquoi de moins en moins de choses avaient du sens, de perdre mon temps à chasser et à essayer d'apprivoiser cette tristesse et cette mélancolie profondes qui couraient dans mon coeur comme des animaux sauvages.

J'étais fatigué d'enchaîner les périodes légères et graves, excitantes et angoissantes, d'être prisonnier dans un manège de montagnes russes sans fin, de vivre chaque jour comme un combat permanent entre mes angoisses qui colonisaient de plus en plus mes pensées et mes espoirs qui désertaient en masse le champ de bataille.

Je ne voulais plus sentir en moi la présence de mon sentiment armé de pinces qui prenait un malin plaisir à écarteler mon cœur, à le dépecer, à le vider de tout ce qui le faisait battre autrement que par pure mécanique du corps. Comme ce qui l'anesthésiait et me donnait un peu de répit ne faisait pratiquement plus effet – films et épisodes de séries télévisées à la pelle, romans survoltés, somnifères en béton armé, antidépresseurs survitaminés, drogues dures ou douces – j'ai réalisé qu'il fallait que j'envisage une solution plus radicale, que je franchisse l'étape suivante que j'avais repoussée jusque là : l'ultime étape.

J'étais devenu un être humain qui rêvait de ténèbres et qui avait l'impression de perdre le sens de la vie à force de vouloir le trouver. J'étais devenu une luciole qui tournait en rond dans une grotte vaste comme le monde, un explorateur perdu qui passait son temps à chercher le petit point lumineux, le phare perdu au milieu d'un océan d'obscurité.

Je n'avais plus rien à perdre et ironiquement c'est dans la mort que je pourrais me sentir à nouveau vivant et refaire briller mon âme comme l'étoile qu'elle rejoindra peut-être en décollant de la terre ; si voyager dans l'au-delà pouvait me permettre de trouver l'équilibre entre le vide et la terre ferme qui m'a toujours manqué dans mon passé de funambule kamikaze, si cela pouvait faire de moi un fantôme qui collectionne les arcs-en-ciel pour repeindre ses rêves en couleurs et dessiner harmonieusement les contours de sa prochaine vie, il était temps de partir.