Le décor de la chambre d'hôpital disparaît aussi vite qu'un rêve à mon réveil,

Je suis allongé dans un lit fait d'ombres, soudain elles s'éveillent,

Elles dansent autour de moi, sur une scène découpée dans les nuages.

Mon esprit nage dans l'éther, je ne me souviens pas comment je suis arrivé là,

Comme sorti d'une nuit d'ivresse qui n'en finit pas.

 

Je suis parachuté à l'aveugle au-dessus d'une île flottante fortifiée au milieu d'un océan noir,

Je ne vois rien d'autre autour de moi qu'un épais brouillard qui n'invite pas au nirvana.

Je sens que je me rapproche du sol quand le décor change ; je surfe au-dessus des cimes,

Des branches d'arbres percent le voile brumeux pour effleurer le ciel,

Elles encerclent un dôme glacé derrière lequel se dessine un royaume de neige à perte de vue.

 

À mon approche, le dôme s'ouvre comme une fenêtre vers un autre monde,

Il se met à neiger dans mes pensées qui s'endorment doucement à cause du froid,

Il faut que je reste encore éveillé pour l'atterrissage ou c'en est fini de moi ;

Je dois slalomer à travers les arbres qui sont des lances gelées pointées vers les cieux

Et qui transperceraient aisément un intru étourdi ou inconscient.

 

À peine arrivé, la neige recouvre peu à peu tout à l'intérieur de mon corps ;

Elle l'envahit et le colonise tel un insecte aux milliers de pattes blanches,

Elle déploie son long manteau qui lui sert de carapace quand elle atteint le coeur

Pour recouvrir les quelques parcelles de mes pensées qui lui résistaient

Et qui refusaient de souffler sur la flamme qui m'animait encore.

 

Maintenant tout est blanc et étrangement calme autour de moi et sur moi ;

Ma peau se met à blanchir et devient translucide comme du cristal,

Mes veines sont des ruisseaux dans lesquels s'écoule un sang froid,

Mes yeux pâlissent pour prendre la couleur d'un grand lac gelé

Qui se trouve en plein milieu de l'île où campe une armée d'ombres.

 

Avec ma peau qui capte désormais la lumière ambiante et mes yeux bleu-clair,

J'ai le sentiment de me fondre parfaitement dans la masse de glace ;

J'ai pris mon camouflage de fantôme pour l'hiver, pour passer inaperçu,

Plus personne ne me regarde de travers comme si j'étais un étranger ;

Je suis devenu un sujet du royaume, une ombre parmi les autres.

 

Mis à part le lac, les arbres encerclant le dôme de glace

Et quelques dunes de neige balayées par le souvenir du vent,

Seules fantaisies apparemment autorisées dans ce paysage lunaire,

Tout est si calme que l'on dirait que le temps lui-même a gelé sur place ;

C'était sûrement un désert où régnait l'été avant de se faire détrôner par l'hiver.

 

Je reste planté plusieurs heures sans savoir quoi faire dans le brouillard,

Je pense d'abord délirer et sûrement sortir d'un autre cauchemar

Dans lequel je serais allé trop loin, où je serais resté trop longtemps,

Au point de semer dans mes pas toute notion de l'espace et du temps.

 

Tout est désespérément vide et silencieux jusqu'à l'horizon,

Pas la moindre palpitation de vie pour briser le silence, ni le moindre rayon de soleil.

Un volcan a pris la place des nuages dans le ciel et il en tombe d'immenses flocons,

Le sol ressemble à une avalanche de neige qui a englouti toute une ville dans son sommeil.

 

Tout est noir, froid, silencieux dans cet immense paysage blafard,

Une eau sombre, une végétation moisie et un épais brouillard

Tout rappelle sans mentir le parfait décor de la mort,

Seul un phare sert de lueur d'espoir et crache des rayons aux reflets d'or.

 

J'ai l'impression de faire partie du tableau d'un naufrage

Mais ce n'est pas celui d'un bateau, c'est bien le mien,

Je suis apparemment le seul rescapé dans les parages,

J'ai reçu une deuxième chance, peut-être de la part du destin.

 

À défaut de savoir à qui je dois ce retour sur la terre ferme,

L'île commence à ressembler à un étau qui se referme ;

Elle prend peu à peu des airs d'antichambre de l'enfer,

Je n'ai pas d'autre choix que de me diriger vers la lumière.

Je n'en reviens pas vraiment d'être devenu un revenant,

Mais un revenant doit bien revenir pour une raison.

Là tout de suite, j'ignore totalement le pourquoi du comment,

J'imagine que je dois trouver une réponse, mon passage n'est qu'une transition.

 

J'ai déjà quelques indices pour me guider dans la brume ;

Ma vie d'avant s'était consumée aussi vite qu'une cigarette que l'on fume.

Ironiquement, je prends maintenant le temps de vivre alors que je suis mort,

J'avance sans ne plus avoir peur d'un mauvais coup du sort.

 

Je n'ai pas le sentiment de devoir hanter quelqu'un encore en vie,

Ma mort n'a pas été le fruit du coup bas d'un ennemi ;

J'ai choisi de partir moi-même, j'ai choisi de boire le verre de nuit,

De trinquer avec la mort comme si elle était une vieille amie.

 

J'ai plutôt l'impression de devoir délivrer un message

À quelqu'un qui serait assez fou ou assez sage

Pour m'écouter sans avoir peur, sans qu'il succombe

Face à mon allure de luciole fatiguée, ma pâleur d'outre-tombe.

 

Je ne sais pas encore ce que je suis censé dire à cette personne,

Je sens que c'est important, c'est un poids sur mes épaules ;

Mon âme ne pèse plus quelques grammes mais au moins une tonne,

Il faut que je trouve cet inconnu si je veux qu'elle s'envole.

 

Je me sens tel Atlas qui porte le poids du monde depuis toujours,

J'ai l'impression que dans mon cas il est encore plus lourd,

Comme si je portais sur moi le monde des morts et celui des vivants

Et je sais que je ne m'en sortirai pas en traînant.