Il me faut avancer jusqu'au coeur de la forêt pour échapper aux fleurs empoisonnées,

Aux arbres de sorcières plus couverts de malédictions que de mousse,

Aux âmes damnées qui tendent leurs mains hors du marécage où elles reposent,

Aux forteresses et à leurs armées de ronces et de buissons piquants prêts à attaquer.

 

Cette forêt paraît humaine ; elle regarde et écoute tout avec un visage de vieille sage,

Elle semble être née il y a des millions d'années, bien avant l'humanité.

Certains arbres ont la taille de gratte-ciels, d'autres se perdent carrément dans les nuages,

Tout est recouvert de végétation, sauf un sentier qui serpente entre les branches et les rochers.

 

Le sentier conduit à une porte faite de troncs entremêlés et couverts de serpents de lierre,

Deux immenses amandiers en fleurs gardent l'entrée, aussi massifs que de la pierre.

Un visage blanc, de dame de la forêt se dessine dans les lianes et les branches entrelacées,

Il m'observe un moment, puis un orchestre de voix réunies en une seule se met à me parler :

 

« Bienvenue à toi, petite âme, j'en ai vu passer des comme toi, plus que je ne pourrais en compter,

Et pourtant je suis étonnée par celles comme toi qui, malgré la fatigue, veulent continuer.

Il est si facile de s'égarer à travers les longues nuits d'hiver et les soupirs de l'automne ;

Pour m'atteindre, tu aurais pu te perdre mille fois mais tu n'es pas du genre qui abandonnes.

 

Pratiquement toutes tes soeurs, tes aînées, qui se sont retrouvées où tu es aujourd'hui

Ont fini par baisser les armes, par oublier le sentier et ce qu'il y a après dans l'infini,

Elles sont venues planter leur âme ici, à la frontière entre l'ombre et la lumière,

Pour pousser dans l'infini, pour grandir et étirer leurs branches vers le coeur de l'univers.

 

Elles se sont posées contre le tronc des arbres pendant des heures, des jours,

Des semaines, des mois, des années et finalement pour toujours.

Elles ont abandonné leur enveloppe humaine et sont devenues des arbres,

Mais ne t'inquiète pas : leur coeur n'est pas devenu de marbre.

 

Elles font maintenant partie de mes fils et de mes filles,

Qui ont choisi de trouver leur place ici, dans cette grande et éternelle famille,

Plutôt que de continuer leur chemin, au-delà de mes murs protecteurs,

Vers la suite du voyage où peu d'âmes décident d'aller, par lassitude ou par peur.

 

Tu te demandes qui je suis ; sache que je vois l'espace et le temps défiler indéfiniment,

Je fais partie du Grand Tout, de l'éternellement grand et petit, de la matière divine.

Les étoiles me nourissent de leur lumière et dans la voie lactée puisent mes racines,

C'est dans l'univers que je m'étends, c'est dans mon écorce que s'écoule la nuit des temps.

 

Je colore la terre de toutes les couleurs, je suis un caméléon,

Je change de couleur en fonction du décor qui m'entoure.

Je suis le pont entre la terre et le ciel depuis toujours,

Tu me connaîs, tout le monde sait qui je suis, tout le monde connaît mon nom.

 

Je recouvre le monde et même si je m'arrête à la frontière du royaume des hommes,

J'ai toujours fait naître chez eux des histoires, des légendes qui courent encore sur moi.

Je peux être hantée ou enchantée, illuminer leur coeur ou le plonger dans l'effroi,

Je chante depuis des millénaires leur mémoire qui sont tous les échos qui résonnent

 

Dans les bois, au bord des cours d'eau, dans les montagnes et sur les vastes plaines,

Dans les oasis qui résistent au désert, dans les ruines des palais ou des simples maisons,

Dans les murs sur lesquels étaient gravés prières, récits et emblèmes,

Dans les vestiges perdus puis oubliés de centaines et centaines de civilisations.

 

Je suis la forêt qui existe sur terre et dans le ciel depuis le début des temps,

Je suis la marée qui monte et qui descend au bord des royaumes humains,

Je suis la mère qui nourrit, protège et fait grandir ses générations d'enfants,

Je suis l'air que les hommes respirent, le souffle qui les fait avancer vers leur destin.

 

Si un jour je venais à disparaître, si je brûlais ou si j'étais recouverte de glace,

Il ne faudrait pas longtemps avant que les hommes ne subissent le même sort.

Ils pourraient essayer de s'enfuir vers d'autres planètes, coloniser l'espace,

Après s'être rendus compte que c'est insensé d'avoir pillé leur seul vrai trésor.

 

Mais la vie ne serait pas la même là-haut, elle ne serait pas celle qui vous a été donnée,

Elle ne serait pas porteuse des promesses que tous vos ancêtres vous ont transmis,

Elle n'aurait pas le goût des choses que votre âme a choisi de vivre là où vous êtes nés,

Elle ne serait pas plus qu'une fuite vers l'inconnu, un exil maquillé, un dangereux pari.

 

Je sens que tu comprends tout ça : tu sais ce qui se passerait si un jour je disparaissais,

Tu sais que je serais une tempête instantanée qui dévasterait tout sur son passage,

Tu sais que je serais incontrôlable, que ce ne serait pas une question de cruauté ou de pitié,

Tu sais que la vie continuerait mais sans les hommes, que ce serait la terre d'un nouvel âge.

 

J'ai encore besoin d'êtres comme toi sur terre, mon enfant, pour essayer quelque chose de nouveau,

Je sens que tu veux continuer, que tu veux renaître comme la nature le fait à chaque printemps.

Vaet franchis l'ultime porte, va voir ma soeur de l'été qui garde le passage entre le Bas et le Haut,

Elle sondera ton âme, en ouvrira les fenêtres pour y faire entrer la lumière et la légèreté du vent. »

 

Sur ces mots, le vent se lève, il fait danser et chanter les arbres en caressant leurs feuilles

J'entends d'abord des échos lointains, une courte brise chargée de millions d'années de souvenirs,

Puis des millions de voix, de vies qui peuplèrent un jour notre monde murmurent à mes oreilles :

« Ce serait dommage de rester planté là sur le seuil, ami, quand ton voyage a encore tant à t'offrir. »