En guise d'illustration d'un renversement total des perspectives qui défie le temps et l'espace,

Le hall d'entrée de la Cité administrative de l'Au-delà en est un exemple parfaitement saisissant.

Le temps que le regard s'habitue à l'inhabituel puis que le cerveau décrypte le décor ambiant,

On comprend assez vite que son après-vie n'a rien à voir avec celle qu'on a vécue à la surface.

 

Toutes ses croyances, toutes ses connaissances, toutes ses vérités ne veulent plus rien dire ici,

Tout ce que l'on pensait savoir devient soudain le plus grand des mystères,

Tout ce qui composait notre façon de voir le monde est réduit à l'état de poussière,

Tout est à réapprendre, tout est à refaire, comme un enfant qui se lance dans la vie.

 

Pour donner une idée du lieu, sorti tout droit de la collaboration de plusieurs esprits déments,

Imaginez des architectes et décorateurs comme Alfred Hitchcock, Tim Burton et Franz Kafka,

Un décor au goût douteux qui serait la fusion entre un hôpital abandonné aux ombres et aux rats,

Une boutique de pompes funèbres flashy et un bâtiment administratif austère et déprimant.

 

La peinture des murs est écaillée et varie entre des nuances de couleurs défraîchis à souhait,

Un gris aussi terne que possible et un noir charbonneux envahissent peu à peu tout l'espace.

Ils rappellent les façades de vieux bâtiments dans les villes, recouvertes de suie et de crasse,

Colonisées au fil du temps par la fumée des véhicules et des usines des siècles passés.

 

Le sol n'a rien à envier aux murs dans la mesure où il a l'air d'être tout autant réduit à l'état de ruine :

Il y a tellement de fissures et de trous que c'est un miracle qu'il ne soit pas encore devenu poussière,

Des planches en bois ont été posées dessus pour les recouvrir et éviter ainsi de passer à travers,

Mais c'est comme essayer de colmater la brèche dans la coque d'un bateau avec de la gélatine.

 

Les planches sur le sol, qui rappelle celui d'une morgue, forment un parcours d'obstacles,

Enfin plutôt un parcours du combattant où les probabilités d'arriver au bout sont quasiment nulles.

Et comme les revenants ne sont pas vraiment réputés pour être des équilibristes ou des funambules,

La chute de beaucoup d'entre eux dans l'abîme est ici le plus monotone et macabre des spectacles.

 

D'ailleurs je pense que l'expression tomber dans l'oubli tire son origine de cet endroit hanté :

Quand des revenants glissent dans les failles qui semblent aller jusqu'au centre de la terre,

Personne n'essaye d'aller aider ces pauvres âmes, leur destin est scellé, on ne peut rien y faire,

Pas un mot, pas un geste : le manège de la mort continue, comme si rien ne s'était passé.

 

Le silence pesant favorise cette propension à l'oubli : on n'entend même pas les corps tomber,

Pas un cri, un soupir ou même un murmure de désespoir ne s'échappe de ces âmes muettes.

Leur nom écrit dans la liste interminable des visiteurs du lieu sera tout ce qu'il en reste,

Unique trace de leur passage dans cette antichambre de la mort où elles reposent pour l'éternité.

 

L'atmosphère de cimetière qui plane est un peu dissipée par des appels passés au microphone

Par une voix autoritaire, mi-humaine mi-mécanique, qui semble sortir directement des murs :

« Le n° 97237 doit aller à Pôle Effroi pour faire un premier bilan sur son passé et son futur »,

« Le n° 97238 doit aller au Service des Âmes en Détresse avant que tout espoir ne l'abandonne »,

 

« Le n° 97239 doit se rendre au Service des Douanes pour y déposer ses rêves et ses cauchemars »,

« Le n° 97240 doit se rendre d'urgence au Service Médical pour contrôler sa tension et son karma »,

« Le n° 97241 est attendu au Service des Réincarnations pour inspecter le corps où son âme finira »,

« Le n° 97242 est attendu à l'accueil pour signer le registre et récupérer son billet de départ ».

 

Les messages sont d'abord étranges, effrayants ensuite, et puis ils finissent par donner le vertige,

Surtout quand on comprend que, derrière chacun de ces numéros qui défilent à un rythme infernal,

Il y a une âme qui a tout perdu mais qui cherche encore et toujours à réaliser un idéal :

Renoncer à la mort, renaître dans un nouveau corps, même si ça tient à chaque fois du prodige.

 

De mon vivant, je croyais déjà que notre existence était un passage permanent entre deux plans :

Je voyais les êtres humains comme des voyageurs entre le plan spirituel et le plan matériel,

Comme des âmes qui décidaient de s'incarner dans des corps pour exister entre terre et ciel,

L'espace d'une vie dédiée à explorer le monde, à en faire partie, à exister tant qu'il est encore temps.

 

Mais je n'avais aucune idée de ce qui se passait une fois que son temps s'est totalement écoulé,

Je n'aurais pas pu imaginer cette salle d'attente aussi imposante et ancienne que le Colisée de Rome,

Ces rangées de bancs alignés à perte de vue couverts d'ombres qui furent autrefois des hommes,

Attendant leur tour de quitter leur état de statue antique quand leur nom sera enfin appelé.

 

Les revenants se lèvent à l'appel de leur numéro, obtenu après une éternité passée dans les couloirs,

Dans les services de l'Au-delà qui accueillent une foule de patients toujours plus interminable.

La Mort a simplement emprunté une idée mortellement efficace dont les vivants sont capables

Pour gérer le flux des entrées et des sorties entre ses murs : la bureaucratie du désespoir.

 

Ils se dirigent ensuite vers le service où ils sont attendus pour pouvoir repartir de zéro,

Pour régler les dernières formalités avant de commencer un nouveau voyage loin d'ici :

Oublier la mort, trouver un corps dans lequel l'âme renaîtra au moment des premiers cris,

C'est la procédure normale mais il y a tous ceux qui se perdent et pour qui ça tourne au fiasco.

 

Parmi les milliers de revenants qui attendent de franchir à nouveau l'autre côté du rivage,

Il y en a seulement une petite partie qui disparaît vers les étages supérieurs du bâtiment,

Le Quartier général de la Mort où les destinées humaines sont retracées depuis l'aube des temps,

Toujours selon le plan de l'Univers qui est le seul à savoir ce qu'il y aura à la fin du voyage.

 

Il y a ainsi peu d'heureux élus qui quittent cette après-vie qui a des airs de mirage :

Une traversée du plus grand des déserts pour arriver à la salle d'attente des âmes perdues,

Ce lieu où le temps lui-même n'a pas supporté de patienter si longtemps qu'il a disparu,

Une âme qui se vide à force d'être harcelée et mordue par des nuées de mauvais présages.


La salle d'attente ne désemplit ainsi presque pas, elle est perpétuellement pleine à craquer,

La majorité des revenants attendent ici depuis une durée humainement inacceptable :

Ils paraissent être encore plus morts que les autres morts, bien que ce soit à peine imaginable,

Ils n'ont presque plus rien d'humain, ils font penser à des statues, des vestiges du passé.

 

Être écrasé par un silence où on ne sait pas quoi dire ou faire est déjà en soi un vrai cauchemar,

Mais s'il existe quelque chose de pire qu'un silence pesant, c'est ici qu'on peut le trouver :

Ici se joue un spectacle dédié à la maîtresse des lieux qui se termine et recommence sans arrêt,

Un pur opéra tragique où chaque note et chaque voix aspire votre âme comme un trou noir.

 

C'est une torture inouïe : être le spectateur de ce qu'il y a de plus banal et ennuyeux dans la mort,

Se perdre dans un concert composé de voix d'hommes et de femmes, de voix de tous âges :

De vieilles personnes, de jeunes et d'enfants perdus qui attendent tous leur droit de passage,

Leur billet gagnant à cette étrange loterie des âmes pour échapper à ce mauvais sort.

 

Derrière les claquements de dents, les sifflements, les râles d'agonie, les derniers mots prononcés,

Les souffles plus ou moins grands des respirations qui forment de petits nuages de glace,

Les cris d'espoir ou de désespoir, les complaintes et les prières, les sourires et les grimaces,

On entend en bruit de fond les néons du plafond qui grésillent comme de gros insectes momifiés.

 

Leur lumière pâle se reflète sur certains corps et visages dont les couleurs ne sont pas plus vives,

Avec du recul, l'endroit fait penser à une grande chambre froide destinée à conserver les revenants.

À défaut de congeler leur âme dont la météo est de toute façon sibérienne depuis bien longtemps,

Le froid polaire qui règne permet de figer les corps de ceux qui ont franchi l'autre rive.

 

S'il n'y avait pas de temps à autre quelques mouvements pour exprimer un semblant de vie,

J'aurais l'impression de me trouver dans un palais des glaces, un royaume figé dans le temps,

Emprisonné dans une étoile morte qui dérive lentement dans l'espace, tout droit vers le néant,

Je m'éteindrais doucement, mon âme gèlerait aussi et ne serait plus qu'un souvenir dans la nuit.

 

Dans ce ballet incessant entre ceux qui arrivent et ceux qui se lèvent pour partir,

Je fais partie des chanceux pour qui la danse cosmique n'est pas encore terminée,

Je fais partie des revenants pour qui les choses ne vont faire que recommencer,

Pour qui la mort est seulement un labyrinthe de couloirs dont il suffit de trouver la sortie.