La tête du serpent est immobile, seuls deux yeux bougent et me scrutent, surpris et amusés

De me voir ici, avec l'air de me dire : « Quoi ? Tu veux passer ? Es-tu vraiment sûr de ton choix ? »

Je fais oui de la tête, le serpent ouvre sa gueule, j'entre dedans, et elle se referme derrière moi,

J'entends la glace craquer et un bruit d'avalanche ensevelir complètement l'entrée.

 

Je ne pourrai pas faire demi-tour, mais ce n'est pas le moment pour la peur ou pour l'amertume,

J'avance dans la gueule du serpent faite de glace, d'abord aussi sombre que les abysses,

Et puis de plus en plus claire, comme si je remontais à la surface, vers la lumière bienfaitrice.

Au bout de cette caverne étrange, je devine les contours d'un paysage se dessiner dans la brume.

 

Le jour se lève, la face cachée de la dune se dévoile, entièrement couverte d'une lumière bleue,

Projetée par les murs de glace et le dôme de verre d'une ville qui apparaît, baignant dans la lumière.

De loin, elle a l'apparence du sommet d'un iceberg géant qui serait venu fondre en plein désert,

Je n'aurais jamais imaginé un jour qu'un tel endroit puisse se trouver sous les cieux.

 

Les murs de la ville ne sont pas totalement transparents, je devine seulement des formes à travers,

Des ombres, des couleurs qui passent du noir le plus triste au bleu et blanc les plus éclatants.

Quelle est cette ville, pas plus grande qu'une île, qui semble être hors de l'espace et du temps ?

Ce n'est pas l'image que l'on se fait du paradis et, si je me souviens bien, il ne fait pas froid en enfer.

 

Quelle est cette ville où des forces contraires se livrent une guerre froide en plein désert ?

Elle paraît à la fois assiégée, prête à tomber, et imprenable : les forces des deux armées s'annulent,

Quand l'une avance, l'autre recule, et inversement, sans que jamais l'issue de la bataille ne bascule

En faveur de l'une des deux, sans que l'on puisse départager les soeurs rivales Été et Hiver.

 

Un instant, qui doit durer quelques secondes, le soleil fait scintiller et un peu fondre la glace,

L'instant d'après, qui n'est pas plus long, les gouttes se changent en flocons de neige,

Elles tombent puis disparaissent avant d'avoir eu le temps de toucher le sol, et c'est le même manège

Qui se répète indéfiniment, dans cet entre-deux mondes où des âmes sont venues trouver leur place.

 

Les rails du chemin de fer descendent le long de la dune, en une parfaite ligne droite,

Au bout, les portes de la ville se dégagent du paysage : sculptées dans la glace et couleur nuit,

Elles sont voutées et si massives qu'elles imposent le silence en écrasant toute forme de bruit,

Elles ont l'air faites pour des géants mais j'aperçois les contours d'une autre porte, petite et étroite.

 

Elle doit faire deux mètres de haut mais elle a l'air d'un trou de souris par rapport à la grande entrée,

C'est sans doute par là que je vais devoir passer : le passage des âmes à mon échelle.

En m'approchant, je découvre que les portes ne sont pas gardées, il n'y a aucune sentinelle.

En même temps, qui serait assez fou pour s'aventurer jusqu'ici sans y avoir été invité ?

 

J'arrive en face de la porte qui pivote sur elle-même, la glace fait place à un panneau d'information :

« Bienvenue aux Limbes, carrefour incontournable depuis toujours entre les morts et les vivants,

Correspondances possibles : ligne A : Paradis, ligne B : Enfer et ligne C : Gare des revenants.

Si vous êtes effrayé et perdu car vous ne savez pas quoi faire et car vous ignorez votre destination,

 

Merci de vous adresser à notre Service des Âmes Vagabondes pour toute aide ou réclamation,

Un conseiller de Pôle Effroi vous recevra pour établir un Plan Astral d'Aide au Retour à l'Existence.

Pour l'entretien, qui dure toujours une éternité en raison de problèmes sans fin de maintenance,

Munissez-vous de : votre avis de décès, votre nécrologie, votre CV et d'une lettre de surmotivation.

 

Pour les voyageurs, le Service des Réincarnations Express vous invite à lire le règlement intérieur :

Tout passager a droit à un billet aller simple, il est nominatif et valable pour une seule destination.

Le voyage peut être chaotique et vous endommager, ainsi que vos affaires : merci d'y faire attention.

Nos services déclinent toute responsabilité en cas de perte ou de vol de votre âme ou de votre coeur.

 

Enfin, dans le cadre du plan Vigipirate également en vigueur dans les territoires d'outre-tombe,

Merci de nous signaler tout colis, bagage ou passager abandonné qui vous paraitrait suspect.

Pour la sécurité de tous, nous nous verrons dans l'obligation de l'expulser et de l'atomiser.

Nous vous souhaitons un agréable voyage sur les lignes interdimensionnelles des Catacombes. »

 

Je finis de lire le message, les lettres s'effacent toutes seules et un nouveau message apparaît :

« En raison de l'état d'urgence décrété dans l'Au-delà depuis aussi longtemps qu'il y a des fanatiques

Et des terroristes dont les âmes se retrouvent sur notre sol, l'application de la loi est mécanique.

Une fois cette porte franchie, vous serez soumis à une fouille complète et à un contrôle d'identité,

 

Nous vous prions ensuite de vous présenter immédiatement au service concerné par votre situation.

Nous vous rappellons qu'il est formellement interdit de contribuer à agiter les âmes et les coeurs,

De quelque manièreque ce soit : exprimer tout signe physique ou mental de bonheur ou de malheur,

Argumenter et débattre passionnément de sujets comme l'amour, la mort, la politique ou la religion,

 

Consommer une substance jugée illicite tels que les rêves, les cauchemars, les sourires et les larmes,

Être en possession d'une oeuvre d'art quelconque, de tous moyens techniques pour y avoir accès

(Livre, lecteur audio...) ou pour en fabriquer (instrument de musique, crayons, stylos, papier...),

Ou bien de tout autre objet culturel créé par l'Homme et considéré comme une arme.

 

Afin de garantir la sécurité intérieure de notre cité en luttant efficacement contre le terrorisme,

Et pour préserver le bien-être dans la mort de tous nos concitoyens en tous lieux,

Veuillez ne pas sortir entre six heures du matin et dix-neuf heures, horaires du couvre-feu.

Signé : République démocratique des Limbes. La vie dans la mort à son paroxysme»

 

Sur ces mots, la porte de la ville pivote à moitié, une flèche lumineuse se met à clignoter au-dessus

Et un message sonore, provenant d'une voix qui a dû être un jour humaine, m'invite à entrer.

Je reconnais qu'à ce moment-là, l'hésitation se fait sentir. Je respire un bon coup et j'y vais,

Affronter ma phobie de l'administration sera toujours moins pire que de repartir d'où je suis venu.