Le chat et la lune

10 mars 2018

Le fantôme qui collectionnait les arcs-en-ciel : Prologue

Quel est le sens de la vie quand le présent ressemble à une succession d'instants monotones, mécaniques, mortellement ennuyeux ou angoissants ?

Qu'est-ce que la réalité quand on dirait que la vie a une peau faite de mirages ?

Qu'est-ce qu'il y a après la mort ?

S'il y a quelque chose autre que le néant, si l'âme sort du corps, comment est son voyage entre le monde des vivants et le monde des morts ?

Est-ce qu'on garde des souvenirs de son ancienne vie quand on devient un fantôme ou est-ce que notre mémoire est balayée par une tempête intérieure ?

Est-ce qu'un fantôme peut encore rêver ? Et si oui, est-ce que ses rêves contiennent les couleurs de l'espoir, de la vie, du monde ou est-ce que ce ne sont que des cauchemars qui sont aussi sombres que les spectres qui l'entourent ?

Un fantôme peut-il briser les règles de l'au-delà ? Peut-il combattre les démons de son ancienne vie et s'en libérer ? Peut-il renaître pour réaliser les rêves qu'il n'a pas pu ou osé réaliser dans son ancienne vie ? Doit-il lutter contre ses démons tout seul ou peut-il recevoir de l'aide ?

Si un fantôme parvient à s'échapper du Purgatoire et à se retrouver dans un autre monde, quelque part entre le matériel et l'immatériel, entre l'ombre et la lumière, comment est cet autre monde ?

Est-il comme un trait d'union entre les vivants et les morts où atterrissent les revenants qui ne sont pas destinés à rester dans les limbes, en enfer ou au paradis ?

Contient-il une partie de ces trois autres lieux, formant ainsi un équilibre fragile qui oscillerait en permanence entre le jour et la nuit, la vie et la mort, les rêves et les cauchemars ?

Est-ce un monde où tout est révélé pour ceux qui le parcourent ? Est-il composé de paysages à la fois enchanteurs et chaotiques ? Est-ce que les saisons se suivent comme sur Terre ou sont-elles mélangées ? Le temps y passe t-il plus lentement ou rapidement que dans le monde des vivants ?

Est-ce un monde beau et terrifiant à la fois, tel un songe d'une nuit d'été dont le réveil se ferait dans un hiver mordant qui semblerait éternel ?

Ce sont certaines des nombreuses questions que je me suis longtemps posées de mon vivant car ce ne sont pas des choses qu'on apprend n'importe où et n'importe comment, encore moins dans les livres qui sont utilisés à l'école pour faire l'éducation des jeunes esprits. Il faut dire qu'étudier des livres qui permettent d'apprendre comment rentrer en contact avec les morts, d'en savoir plus sur l'anatomie ou la psychologie des fantômes, ou encore de voyager dans l'au-delà, ferait sans doute mauvais genre dans une salle de classe.

Comme je n'ai pas eu la chance d'être un élève de l'école de magie Poudlard qui existe seulement, à mon grand regret, dans l'univers du célèbre sorcier Harry Potter, j'ai passé des heures entières à explorer les rayons plus ou moins occultes de bibliothèques ou de sites internet à la recherche de livres traitant de spiritisme, de sorcellerie, de fantômes, de voyages dans l'au-delà mais j'avais le sentiment que c'était purement de la théorie ou de l'invention d'auteurs qui voulaient se rendre intéressants en racontant qu'ils avaient voyagé dans d'autres mondes, des mondes à la fois exotiques, inquiétants et excitants car très différents du monde des vivants.

Je me suis donc fait à l'idée que le jour viendrait où je devrai voir par moi-même s'il y avait un peu de vrai dans tous les livres qui m'ont accompagné dans mes insomnies ou dans mes rêves éveillés, dans mes nuits trop noires ou blanches, dans tous ces moments où mon esprit naviguait dans d'autres mondes pour échapper à une réalité froide, monotone, marécageuse dans laquelle il s'enlisait de plus en plus chaque jour, me donnant plus l'impression de lutter pour garder la tête hors de l'eau que de respirer la vie qui m'entourait à plein poumons.

Ce jour finit par arriver quand j'eus trente ans, sans aucun doute beaucoup plus tôt que si j'avais laissé le cours des choses continuer naturellement mais je n'étais plus vraiment moi-même pour décider ce qui était naturel ou non, ce qui était réel ou inventé, ce qui était ce que je pensais ou ce que mes pensées pensaient à ma place.

Il y avait une ombre grandissait en moi depuis longtemps et qui s'était beaucoup répandue ces dernières années, colonisant d'autres espaces où il y avait encore de la lumière qui m'empêchait de tout voir en noir. C'était une espèce de cancer en forme de sentiment qui me rongeait de l'intérieur à chaque fois que je le ressentais, c'était un cocktail écoeurant de lassitude, de désintérêt, voire de dégoût pour tout et pour tout ce que l'existence offrait à vivre.

J'avais le sentiment de faire semblant de vivre, de passer mes journées et mes nuits à me demander pourquoi de moins en moins de choses avaient du sens, de perdre mon temps à chasser et à essayer d'apprivoiser cette tristesse et cette mélancolie profondes qui couraient dans mon coeur comme des animaux sauvages.

J'étais fatigué d'enchaîner les périodes légères et graves, excitantes et angoissantes, d'être prisonnier dans un manège de montagnes russes sans fin, de vivre chaque jour comme un combat permanent entre mes angoisses qui colonisaient de plus en plus mes pensées et mes espoirs qui désertaient en masse le champ de bataille.

Je ne voulais plus sentir en moi la présence de mon sentiment armé de pinces qui prenait un malin plaisir à écarteler mon cœur, à le dépecer, à le vider de tout ce qui le faisait battre autrement que par pure mécanique du corps. Comme ce qui l'anesthésiait et me donnait un peu de répit ne faisait pratiquement plus effet – films et épisodes de séries télévisées à la pelle, romans survoltés, somnifères en béton armé, antidépresseurs survitaminés, drogues dures ou douces – j'ai réalisé qu'il fallait que j'envisage une solution plus radicale, que je franchisse l'étape suivante que j'avais repoussée jusque là : l'ultime étape.

J'étais devenu un être humain qui rêvait de ténèbres et qui avait l'impression de perdre le sens de la vie à force de vouloir le trouver. J'étais devenu une luciole qui tournait en rond dans une grotte vaste comme le monde, un explorateur perdu qui passait son temps à chercher le petit point lumineux, le phare perdu au milieu d'un océan d'obscurité.

Je n'avais plus rien à perdre et ironiquement c'est dans la mort que je pourrais me sentir à nouveau vivant et refaire briller mon âme comme l'étoile qu'elle rejoindra peut-être en décollant de la terre ; si voyager dans l'au-delà pouvait me permettre de trouver l'équilibre entre le vide et la terre ferme qui m'a toujours manqué dans mon passé de funambule kamikaze, si cela pouvait faire de moi un fantôme qui collectionne les arcs-en-ciel pour repeindre ses rêves en couleurs et dessiner harmonieusement les contours de sa prochaine vie, il était temps de partir.

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11 mars 2018

Les sorcières qui s'habillaient avec mes idées noires

Quand j'étais encore en vie, j'avais un sentiment assez paranormal

Qui venait souvent jouer avec mes nerfs et remettre en doute ma santé mentale.

Quand je le sentais qui approchait, la moindre chose me rendait paranoïaque,

Comme si toutes mes idées noires venaient m'assomer pour me jeter dans un sac.

 

Elles me disaient que je n'appartenais pas à ce monde, que je n'y avais pas ma place,

Elles me téléportaient ailleurs, j'étais prisonnier d'un immense palais des glaces.

Dedans se tenaient les monologues d'un naufragé sur une île déserte qui parlait

Avec ses fantômes : ses délires, ses regrets, ses peurs, son propre reflet brisé.

 

Dans ces moments-là, mon crâne se transformait en colocation dont les colocataires

Se mettaient constamment d'accord pour me planter dans le décor, tout envoyer en l'air.

C'étaient les monologues du vide, les instants où mon âme semblait passer à la trappe.

Ils étaient méthodiquement machiavéliques, toujours composés de quatre voix, quatre étapes :

 

Un – L'Incompréhension – Pourquoi ne vois-tu pas que ce monde ne veut pas de toi ?

Deux – La Culpabilisation – Tu as dû faire quelque chose de terrible pour mériter tout ça.

Trois – La Raison Tu as un karma catastrophique et rien de ce que tu feras n'y changera.

Quatre – La Conclusion – On est toutes les quatre d'accord : il est temps que tu partes de là.

 

Les trois dernières voix m'ont souvent rappelé les sorcières dans Macbeth de Shakespeare :

Elles me parlait en rêves, habillées avec mes idées noires, pour me conseiller le meilleur du pire.

Je ne sais plus quand sont apparus ces spectres parasites qui ont envahi mon corps jusqu'au cerveau,

Incapable de me souvenir d'un traumatisme capable de déchirer mon âme en quatre morceaux.

 

Les quatre voix résonnaient parfois dans mon corps toute la journée, leurs échos se perdaient

Dans les cavités d'une caverne démesurée où se trouvait une maison abandonnée.

Ses murs étaient fissurés, ses fenêtres brisées et les couleurs des murs venaient de s'enfuir ;

Elle reflétait ce que je voyais de moi-même : un être humain en ruines, un fantôme en devenir.

 

Mes yeux rouges vomissaient des larmes que je cachais derrière mes lunettes de soleil,

Je les chassais mais elles revenaient toujours comme une nuée de corneilles,

Une horde d'oiseaux de mauvais augure qui griffaient mon visage

Pour poser sur ma peau la marque de leurs mauvais présages.

 

C'était devenu difficile de porter mon sourire d'apparence, ce sourire élastique

Que je mettais pour ne pas effrayer quelqu'un avec mes airs d'humain mécanique.

Mon vrai visage était gelé, les émotions suspendues à lui étaient endormies,

Tombées sans s'en rendre compte dans une profonde léthargie, une longue nuit.

 

Comment vivre quand la nuit nous suit partout comme son ombre ?

Comment colmater et durcir son coeur pour éviter qu'il coule, qu'il sombre

Dans les eaux troubles de la mémoire tel un vieux paquebot fatigué,

Quand la nuit est une mer déchaînée qui veut tout emporter.

 

J'avais résisté à l'envie d'arrêter cette mascarade,

À l'envie d'écouter mon ombre pour la suivre de l'autre côté.

Comme si mon âme était fatiguée depuis des années, malade

De ne pas pouvoir s'échapper de ce cauchemar éveillé.

 

L'espoir était devenu pour moi une chimère, une illusion où je me perdais,

Une légende volante qui réussissait toujours à glisser entre mes doigts

Quand j'essayais de l'attraper pour la ramener tout près de moi,

Pour faire éclore des graines de lumière plantées dans l'ombre où j'étais en train de me noyer.

 

Un soir, j'ai eu envie d'aller me cacher du soleil, de me poser dans le silence éternel,

Dans un endroit désert et de ne plus jamais en redécoller.

Un soir, je suis allé m'enfermer à clef dans ma chambre,

Minuit sonnait, minuit sonnait : il était temps d'aller me brûler les ailes.

 

Dans une bouteille d'alcool, j'ai mis tous mes démons et j'ai secoué, j'ai secoué,

Des ombres sont sorties du sol et se sont mélangées à la vodka qui est devenue noire.

J'ai bu ce verre de nuit qui avait un goût de tempête miniature et enragée,

J'ai voulu tout recraché, mais trop tard, trop tard : mon corps s'écroulait déjà dans le soir.

 

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12 mars 2018

Verre de nuit

J'ai bu la nuit

À en vomir le jour,

J'ai touché la mort

À en brûler mon corps.

 

J'ai vu la nuit

À en éclipser le jour,

J'ai embrassé la mort

À en déchirer mes lèvres encore et encore.

 

J'ai voulu jeter mon coeur à la mer,

Il n'arrêtait pas de me faire la guerre.

J'ai failli souffler la chandelle,

Sa flamme était si frêle.

 

J'ai failli éteindre la lumière,

Elle n'éclairait plus que hier.

J'ai voulu monter au ciel

Sans échelle.

 

J'ai vu la nuit,

J'ai eu peur de ne plus voir le jour.

C'était comme un tango avec la terreur

Pour mettre un terme à mon malheur.

 

J'ai bu la nuit,

Mais j'ai aussi bu le jour,

Malgré mon aigreur,

J'ai toujours le goût du bonheur.

 

J'ai lâché le verre,

J'ai craché par-terre

Le venin qui coulait dans mes veines,

Toute cette peine qui n'en valait pas la peine.

 

Je me suis mis à courir,

Pour échapper au pire.

Plus le temps pour ce qui est pressé,

Plus le temps pour ce qui est passé.

 

J'ai croisé mes cauchemars,

Il était déjà trop tard.

Plus le temps pour vous,

Plus le temps pour tout.

 

Dans ma folle course,

La nuit à mes trousses,

Je me suis mis à rire

En trébuchant sur mes sourires.

 

Hier soir j'ai rallumé les étoiles pour voir les dunes,

J'ai eu envie de faire l'amour à la lune

Pour ne plus rougir devant le soleil,

Pour ne plus avoir peur au réveil.

 

La nuit tremble dans le verre,

Je quitte le soleil pour rejoindre les ombres sur terre.

Ça y est, l'amertume s'est enfuie,

J'ai fait du miel de ma nuit.

 

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13 mars 2018

L'orage de chambre

Je me réveille trempé de flammes,

Encore assommé par la fièvre,

De l'écume au bord des lèvres,

Du charbon au bord des yeux,

Des cendres dans les cheveux,

Une frayeur au bord du drame.

 

Des braises de la veille

Crépitent encore dans le lit

Puis s'éteignent sans espoir de repli.

Quelques étincelles font de la résistance,

Une dernière danse

Dans l'incendie qui a embrasé mon sommeil.

 

J'essaie de retrouver le fil de mes pensées,

Des vagues nagent entre les plis du drap,

Une méduse me pique à travers le matelas.

Un flot de souvenirs me matraque,

Et des éclairs craquent

Dans l'ampoule de la lampe de chevet.

 

Je me souviens :

Hier soir, j'ai mis feu à la mer.

 

J'ai craqué une allumette,

Je l'ai jetée sur le plancher,

Sur une bouteille de vodka brisée.

J'ai fermé les yeux pour ne pas voir

Une explosion, une marée noire,

Un orage de pétrole, une nuit sans squelette.

 

Plus rien.

Les murs de la chambre sont gonflés,

L'eau est montée pendant la nuit,

Elle a tout emporté sans un bruit.

La peinture des murs est une peau morte sur le sol.

À travers les vapeurs d'alcool,

Je regarde mes fantasmes partir en fumée.

 

Plus rien.

 

Un raz de marée a balayé ma tranquillité,

Je suis un voyageur qui cherche son chemin,

Je suis un passager clandestin,

Qui se cache dans son propre corps.

Avec une boussole qui n'indique pas le nord,

Je dérive doucement vers l'éternité.

 

Je me souviens :

Hier soir, j'ai mis feu à mes rêves.

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La dérive

Je me réveille dans un sursaut, mes poumons vibrent comme un accordéon frénétique,

Mes yeux sont recouverts par une épaisse couche de neige, mes cils sont des stalactites,

Mes bras et mes jambes suspendus en l'air par des sangles se déssèchent vite,

Allongé sur un lit, je me sens tel un épouvantail planté sur la glace de l'antarctique.

 

Qui est-ce que je suis censé effrayer avec mon air de fantôme congelé ?

Ma famille et mes amis, en plus des autres patients et du personnel médical ?

Pourquoi les fils plantés dans ma peau qui distillent en moi un espoir léthal ?

Pourquoi la respiration artificielle quand chaque bouffée d'air me fait mal ?

 

Pourquoi la machine qui joue mécaniquement la partition des battements de mon coeur ?

Pourquoi cette pensée qui grandit et qui me paralyse que me trouver là est une terrible erreur ?

Si j'avais voulu effrayer quelqu'un, je ne me serais pas caché pour boire tout mon malheur.

Est-ce le poison qui n'était pas assez fort pour m'envoyer de l'autre côté ?

 

Mon corps est aussi froid qu'une nuit dans le désert et étrangement j'ai le sentiment d'être là,

Au milieu d'un désert où il n'y a rien d'autre que le bruit du vent et le ciel qui s'éteint.

Le silence m'enveloppe, les pulsations de mon rythme cardiaque deviennent des échos lointains,

Je suis un navire en pleine dérive, une avalanche d'ombres me fait chavirer dans un coma.

 

La lumière qui enveloppait toute la pièce devient de plus en plus pâle,

Elle ne passe presque plus à travers les persiennes de mes yeux.

Le bateau prend l'eau, des sanglots coulent sur mon visage, je me noie lentement parmi eux,

Mon corps reçoit une dernière dose d'amertume, de quoi couler dans une nuit abysalle.

Les battements de mon coeur s'arrêtent et une sirène stridante s'élève soudain dans le soir,

Plus de lumière pour me guider dans le noir, plus de main tendue pour refaire surface.

Les cris du médecin sont déjà lointains, je sombre dans le vide, là où mon âme n'a pas sa place,

Comme dans ce corps cassé, dans cette chambre d'hôpital où la mort repeind tout en noir.

Des flots de larmes coulent le long de mes joues, mon âme se glisse en elles pour prendre le large,

Elle profite de la marée haute avant que la vie s'évapore et que mon corps devienne un désert.

Elle vogue jusqu'au bord de la fenêtre, sans faire de vagues, si légère qu'elle flotte sur la mer,

Dans un dernier regard, elle dit adieu à son vaisseau qui ne la suivra pas jusqu'à l'autre rivage.

 

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L'île blanche perdue au milieu de l'océan noir : la porte de l'Hiver

Le décor de la chambre d'hôpital disparaît aussi vite qu'un rêve à mon réveil,

Je suis allongé dans un lit fait d'ombres, soudain elles s'éveillent,

Elles dansent autour de moi, sur une scène découpée dans les nuages.

Mon esprit nage dans l'éther, je ne me souviens pas comment je suis arrivé là,

Comme sorti d'une nuit d'ivresse qui n'en finit pas.

 

Je suis parachuté à l'aveugle au-dessus d'une île flottante fortifiée au milieu d'un océan noir,

Je ne vois rien d'autre autour de moi qu'un épais brouillard qui n'invite pas au nirvana.

Je sens que je me rapproche du sol quand le décor change ; je surfe au-dessus des cimes,

Des branches d'arbres percent le voile brumeux pour effleurer le ciel,

Elles encerclent un dôme glacé derrière lequel se dessine un royaume de neige à perte de vue.

 

À mon approche, le dôme s'ouvre comme une fenêtre vers un autre monde,

Il se met à neiger dans mes pensées qui s'endorment doucement à cause du froid,

Il faut que je reste encore éveillé pour l'atterrissage ou c'en est fini de moi ;

Je dois slalomer à travers les arbres qui sont des lances gelées pointées vers les cieux

Et qui transperceraient aisément un intru étourdi ou inconscient.

 

À peine arrivé, la neige recouvre peu à peu tout à l'intérieur de mon corps ;

Elle l'envahit et le colonise tel un insecte aux milliers de pattes blanches,

Elle déploie son long manteau qui lui sert de carapace quand elle atteint le coeur

Pour recouvrir les quelques parcelles de mes pensées qui lui résistaient

Et qui refusaient de souffler sur la flamme qui m'animait encore.

 

Maintenant tout est blanc et étrangement calme autour de moi et sur moi ;

Ma peau se met à blanchir et devient translucide comme du cristal,

Mes veines sont des ruisseaux dans lesquels s'écoule un sang froid,

Mes yeux pâlissent pour prendre la couleur d'un grand lac gelé

Qui se trouve en plein milieu de l'île où campe une armée d'ombres.

 

Avec ma peau qui capte désormais la lumière ambiante et mes yeux bleu-clair,

J'ai le sentiment de me fondre parfaitement dans la masse de glace ;

J'ai pris mon camouflage de fantôme pour l'hiver, pour passer inaperçu,

Plus personne ne me regarde de travers comme si j'étais un étranger ;

Je suis devenu un sujet du royaume, une ombre parmi les autres.

 

Mis à part le lac, les arbres encerclant le dôme de glace

Et quelques dunes de neige balayées par le souvenir du vent,

Seules fantaisies apparemment autorisées dans ce paysage lunaire,

Tout est si calme que l'on dirait que le temps lui-même a gelé sur place ;

C'était sûrement un désert où régnait l'été avant de se faire détrôner par l'hiver.

 

Je reste planté plusieurs heures sans savoir quoi faire dans le brouillard,

Je pense d'abord délirer et sûrement sortir d'un autre cauchemar

Dans lequel je serais allé trop loin, où je serais resté trop longtemps,

Au point de semer dans mes pas toute notion de l'espace et du temps.

 

Tout est désespérément vide et silencieux jusqu'à l'horizon,

Pas la moindre palpitation de vie pour briser le silence, ni le moindre rayon de soleil.

Un volcan a pris la place des nuages dans le ciel et il en tombe d'immenses flocons,

Le sol ressemble à une avalanche de neige qui a englouti toute une ville dans son sommeil.

 

Tout est noir, froid, silencieux dans cet immense paysage blafard,

Une eau sombre, une végétation moisie et un épais brouillard

Tout rappelle sans mentir le parfait décor de la mort,

Seul un phare sert de lueur d'espoir et crache des rayons aux reflets d'or.

 

J'ai l'impression de faire partie du tableau d'un naufrage

Mais ce n'est pas celui d'un bateau, c'est bien le mien,

Je suis apparemment le seul rescapé dans les parages,

J'ai reçu une deuxième chance, peut-être de la part du destin.

 

À défaut de savoir à qui je dois ce retour sur la terre ferme,

L'île commence à ressembler à un étau qui se referme ;

Elle prend peu à peu des airs d'antichambre de l'enfer,

Je n'ai pas d'autre choix que de me diriger vers la lumière.

Je n'en reviens pas vraiment d'être devenu un revenant,

Mais un revenant doit bien revenir pour une raison.

Là tout de suite, j'ignore totalement le pourquoi du comment,

J'imagine que je dois trouver une réponse, mon passage n'est qu'une transition.

 

J'ai déjà quelques indices pour me guider dans la brume ;

Ma vie d'avant s'était consumée aussi vite qu'une cigarette que l'on fume.

Ironiquement, je prends maintenant le temps de vivre alors que je suis mort,

J'avance sans ne plus avoir peur d'un mauvais coup du sort.

 

Je n'ai pas le sentiment de devoir hanter quelqu'un encore en vie,

Ma mort n'a pas été le fruit du coup bas d'un ennemi ;

J'ai choisi de partir moi-même, j'ai choisi de boire le verre de nuit,

De trinquer avec la mort comme si elle était une vieille amie.

 

J'ai plutôt l'impression de devoir délivrer un message

À quelqu'un qui serait assez fou ou assez sage

Pour m'écouter sans avoir peur, sans qu'il succombe

Face à mon allure de luciole fatiguée, ma pâleur d'outre-tombe.

 

Je ne sais pas encore ce que je suis censé dire à cette personne,

Je sens que c'est important, c'est un poids sur mes épaules ;

Mon âme ne pèse plus quelques grammes mais au moins une tonne,

Il faut que je trouve cet inconnu si je veux qu'elle s'envole.

 

Je me sens tel Atlas qui porte le poids du monde depuis toujours,

J'ai l'impression que dans mon cas il est encore plus lourd,

Comme si je portais sur moi le monde des morts et celui des vivants

Et je sais que je ne m'en sortirai pas en traînant.

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Le marais des chimères : la porte de l'Automne

Pourquoi suis-je toujours trempé

Par des flaques de fantômes ?

Ils ont fauché mon teint de vivant,

Se déguisent-ils aussi avec des rêves ?

 

Les frontières du royaume de l'hiver

Sortent du brouillard et se dressent devant moi,

Pas rideau de fer mais plutôt muraille de glace,

Bâtie sous une chaîne de montagnes qui fait écran au soleil.

 

La lumière du jour n'est pas la bienvenue au coeur de la nuit ;

Pas même un rayon de soleil aussi fin qu'un brin de paille

Ne pourrait franchir les ombres qui lui font rempart, prêtes à tout

Pour l'empêcher d'atteindre la vallée et d'y faire germer l'été.

 

J'arrive devant la seule porte que j'ai aperçue à travers le blizzard,

Une porte de glace dont la couleur est moins sombre que le reste,

Un pont-levis qui s'abaisse sûrement rarement pour atteindre la lumière ;

Aucune sentinelle autour mais une inscription est gravée au-dessus :

 

« Si ton coeur n'est pas encore de glace, tu n'as pas ici ta place,

Si ta peau n'a pas encore pris l'apparence de la roche,

Si dans tes veines coule encore du sang au lieu de flots de neige,

Pars d'ici, aussi loin que possible, vers le pays des lumières. »

 

Sur ces mots, la porte s'ouvre dans un craquement d'arbre millénaire,

J'entre dans un tunnel de glace long de plusieurs mètres,

J'avance vers la lumière comme dans les récits mythologiques,

Puis le tunnel laisse place à un pont qui mène à d'autres terres,

Sur lesquelles je vais poursuivre mon odysée de revenant.

 

Je marche sur le pont, j'entends derrière moi une immense explosion,

En me retournant, l'île a laissé place à un immense cratère ;

Elle s'est désintégrée en une poignée de secondes,

Comme un sac de farine que l'on aurait jetté par-terre

Pour éclabousser la mer, pour nourrir l'écume.

 

En quelques secondes, l'air marin a une odeur sucrée-salée,

Un mélange de souffre, de sucre, de vapeur d'eau et de neige ;

On pourrait croire que quelqu'un prépare une tarte aux vagues.

En quelques secondes, un nuage géant de sucre glace envahit le ciel

Et saupoudre le sol de millions de flocons artificiels.

 

En quelques secondes, le ciel devient fantomatique,

Porté disparu, il vient de plonger en piqué dans la mer

Pour brouiller les radars et se reposer dans l'ombre.

En quelques secondes, un goût d'apocalypse manquée dans ma bouche,

Une peur suivie d'un soulagement de ne pas m'être évaporé avec lui.

 

Au bout du pont se dessine un autre pays qui ne respire pas encore la vie ;

Le royaume de l'hiver laisse place à celui de l'automne ;

Après plusieurs kilomètres, loin de la muraille de la glace,

Le sol se dégèle, la neige fond partout et se change en grands lacs.

 

Les lacs s'entremêlent par dizaines jusqu'à l'horizon tels des lacets ;

Ils se rejoignent au loin, prisonniers d'un cratère où ils forment un marais.

Une immense forêt a poussé à côté, elle a dû rayonner autrefois

Mais elle semble avoir terminé depuis longtemps son âge d'or.

 

Tout est un amas de ruines vaguement vertes et envahies

Par une foule de feuilles mortes qui les étouffent.

Tout a l'air d'être devenu un puits aux peines perdues,

Je vois des centaines d'ombres perdues qui paradent

 

Dans un pays de chimères.

 

Ma peau a la couleur de la pluie

Des gouttes de temps perlent dessus.

Je porte un collier de perles poreuses

Qui tombent sous mes pas puis s'évaporent

 

Dans un pays de poussières.

 

Pourquoi suis-je toujours trempé

Par des flaques de fantômes ?

Ils ont fauché mon teint de vivant,

Se déguisent-ils aussi avec des rêves ?

 

Comme un planeur qui s'écrase dans une jungle

Et qui a survécu à un crash, me voilà explorateur.

Mon enveloppe humaine n'est plus qu'un placard

Dans lequel se déchirent mes sentiments et mes pensées.

 

Je cherche à nouveau une porte de sortie pour me sortir de là,

Pour déserter ce pays qui a des allures de grand cimetière.

J'enrage de valser avec la solitude comme par le passé,

Quand j'étais déjà entouré de fantômes, quand je devais tracer ma route

 

Dans un pays sans lumières.

 

Des oiseaux blancs volent au-dessus de la plaine où j'avance,

De loin on dirait des pages qui se sont échappées d'un livre.

Mon corps se change en plume et l'encre de mes yeux coule sur le sol,

Les gouttes forment des flèches qui vont vers la forêt.

 

Je suis comme un personnage prisonnier d'une histoire

Qui s'écrit au fur et à mesure de mon chemin.

Je ne sais pas si le dénouement est déjà décidé,

J'aimerais avoir mon mot à dire dans l'histoire.

 

J'ai lu un jour que les mots dits avec le coeur sont des pétales de son âme,

Qui se plantent dans nos parts d'ombre pour y faire germer des fleurs.

Mes doigts plongent dans mon crâne pour ouvrir la cage aux mots fous,

Pour que mes souvenirs et mes rêves puissent semer des graines


Dans un pays
où tout est à refaire.

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La forêt au-dessus des étoiles : la porte du Printemps

Il me faut avancer jusqu'au coeur de la forêt pour échapper aux fleurs empoisonnées,

Aux arbres de sorcières plus couverts de malédictions que de mousse,

Aux âmes damnées qui tendent leurs mains hors du marécage où elles reposent,

Aux forteresses et à leurs armées de ronces et de buissons piquants prêts à attaquer.

 

Cette forêt paraît humaine ; elle regarde et écoute tout avec un visage de vieille sage,

Elle semble être née il y a des millions d'années, bien avant l'humanité.

Certains arbres ont la taille de gratte-ciels, d'autres se perdent carrément dans les nuages,

Tout est recouvert de végétation, sauf un sentier qui serpente entre les branches et les rochers.

 

Le sentier conduit à une porte faite de troncs entremêlés et couverts de serpents de lierre,

Deux immenses amandiers en fleurs gardent l'entrée, aussi massifs que de la pierre.

Un visage blanc, de dame de la forêt se dessine dans les lianes et les branches entrelacées,

Il m'observe un moment, puis un orchestre de voix réunies en une seule se met à me parler :

 

« Bienvenue à toi, petite âme, j'en ai vu passer des comme toi, plus que je ne pourrais en compter,

Et pourtant je suis étonnée par celles comme toi qui, malgré la fatigue, veulent continuer.

Il est si facile de s'égarer à travers les longues nuits d'hiver et les soupirs de l'automne ;

Pour m'atteindre, tu aurais pu te perdre mille fois mais tu n'es pas du genre qui abandonnes.

 

Pratiquement toutes tes soeurs, tes aînées, qui se sont retrouvées où tu es aujourd'hui

Ont fini par baisser les armes, par oublier le sentier et ce qu'il y a après dans l'infini,

Elles sont venues planter leur âme ici, à la frontière entre l'ombre et la lumière,

Pour pousser dans l'infini, pour grandir et étirer leurs branches vers le coeur de l'univers.

 

Elles se sont posées contre le tronc des arbres pendant des heures, des jours,

Des semaines, des mois, des années et finalement pour toujours.

Elles ont abandonné leur enveloppe humaine et sont devenues des arbres,

Mais ne t'inquiète pas : leur coeur n'est pas devenu de marbre.

 

Elles font maintenant partie de mes fils et de mes filles,

Qui ont choisi de trouver leur place ici, dans cette grande et éternelle famille,

Plutôt que de continuer leur chemin, au-delà de mes murs protecteurs,

Vers la suite du voyage où peu d'âmes décident d'aller, par lassitude ou par peur.

 

Tu te demandes qui je suis ; sache que je vois l'espace et le temps défiler indéfiniment,

Je fais partie du Grand Tout, de l'éternellement grand et petit, de la matière divine.

Les étoiles me nourissent de leur lumière et dans la voie lactée puisent mes racines,

C'est dans l'univers que je m'étends, c'est dans mon écorce que s'écoule la nuit des temps.

 

Je colore la terre de toutes les couleurs, je suis un caméléon,

Je change de couleur en fonction du décor qui m'entoure.

Je suis le pont entre la terre et le ciel depuis toujours,

Tu me connaîs, tout le monde sait qui je suis, tout le monde connaît mon nom.

 

Je recouvre le monde et même si je m'arrête à la frontière du royaume des hommes,

J'ai toujours fait naître chez eux des histoires, des légendes qui courent encore sur moi.

Je peux être hantée ou enchantée, illuminer leur coeur ou le plonger dans l'effroi,

Je chante depuis des millénaires leur mémoire qui sont tous les échos qui résonnent

 

Dans les bois, au bord des cours d'eau, dans les montagnes et sur les vastes plaines,

Dans les oasis qui résistent au désert, dans les ruines des palais ou des simples maisons,

Dans les murs sur lesquels étaient gravés prières, récits et emblèmes,

Dans les vestiges perdus puis oubliés de centaines et centaines de civilisations.

 

Je suis la forêt qui existe sur terre et dans le ciel depuis le début des temps,

Je suis la marée qui monte et qui descend au bord des royaumes humains,

Je suis la mère qui nourrit, protège et fait grandir ses générations d'enfants,

Je suis l'air que les hommes respirent, le souffle qui les fait avancer vers leur destin.

 

Si un jour je venais à disparaître, si je brûlais ou si j'étais recouverte de glace,

Il ne faudrait pas longtemps avant que les hommes ne subissent le même sort.

Ils pourraient essayer de s'enfuir vers d'autres planètes, coloniser l'espace,

Après s'être rendus compte que c'est insensé d'avoir pillé leur seul vrai trésor.

 

Mais la vie ne serait pas la même là-haut, elle ne serait pas celle qui vous a été donnée,

Elle ne serait pas porteuse des promesses que tous vos ancêtres vous ont transmis,

Elle n'aurait pas le goût des choses que votre âme a choisi de vivre là où vous êtes nés,

Elle ne serait pas plus qu'une fuite vers l'inconnu, un exil maquillé, un dangereux pari.

 

Je sens que tu comprends tout ça : tu sais ce qui se passerait si un jour je disparaissais,

Tu sais que je serais une tempête instantanée qui dévasterait tout sur son passage,

Tu sais que je serais incontrôlable, que ce ne serait pas une question de cruauté ou de pitié,

Tu sais que la vie continuerait mais sans les hommes, que ce serait la terre d'un nouvel âge.

 

J'ai encore besoin d'êtres comme toi sur terre, mon enfant, pour essayer quelque chose de nouveau,

Je sens que tu veux continuer, que tu veux renaître comme la nature le fait à chaque printemps.

Vaet franchis l'ultime porte, va voir ma soeur de l'été qui garde le passage entre le Bas et le Haut,

Elle sondera ton âme, en ouvrira les fenêtres pour y faire entrer la lumière et la légèreté du vent. »

 

Sur ces mots, le vent se lève, il fait danser et chanter les arbres en caressant leurs feuilles

J'entends d'abord des échos lointains, une courte brise chargée de millions d'années de souvenirs,

Puis des millions de voix, de vies qui peuplèrent un jour notre monde murmurent à mes oreilles :

« Ce serait dommage de rester planté là sur le seuil, ami, quand ton voyage a encore tant à t'offrir. »

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Le désert à l'envers : la porte de l'Été

Les arbres s'écartent pour me laisser passer et je ne vois plus dans leur tronc le visage pâle,

Je n'hésite pas un moment, je m'élance à travers la forêt dont la nuit semble être le miroir.

J'avance à l'aveugle un moment puis le sentier se met à briller, éclairé par un océan d'étoiles

Dans lequel les racines des arbres puisent la lumière qui remonte et scintille dans le noir.

 

Par moments j'ai peur d'être mort pour de bon, emporté par le Styx, le fleuve impitoyable des enfers

Mais j'entends encore les voix, celles qui m'encouragent à trouver la lumière au bout de ce tunnel :

Ne perds pas pieds, retiens ton souffle, tu y es presque, encore quelques mètres et tu verras la mer,

Une mer immense, une mer de sable peinte par la lune et le soleil ; couleurs argent, or et caramel.

 

Les voix recouvrent les cris qui voudraient s'échapper de ma bouche comme des oiseaux,

Je les retiens, je les garde bien au chaud en moi, ils pourront toujours s'envoler plus tard,

Quand tout autour de moi ne ressemblera plus à un décor de film d'horreur au mauvais scénario,

Quand tout en moi ne me donnera plus envie de m'arrêter, de tout arrêter, de me fondre dans le noir.

 

Un rayon de lumière fin comme un brin de paille apparaît, il flotte doucement dans le silence,

Telle une étincelle ailée, un petit papillon pyromane, il se promène dans une forêt d'ombres mortes

Qui le suivent et qu'il embrase sur son chemin pour y voir plus clair quand il avance,

Pour franchir les champs de bataille où la nuit est toujours reine, avec le soleil pour seule escorte.

 

J'arrive à la frontière entre la forêt et un no man's land : royaume de lumière dorée et de sable fin,

Un pas puis un plongeon droit dans le soleil, les ombres s'arrêtent pile sur la ligne où la nuit finit ;

Elles n'osent plus avancer, je vois dans leur regard qu'elles me supplient de ne pas aller plus loin,

Encore un pas, deux d'entre elles sortent de la forêt et se changent aussitôt en mini incendies.

 

Ce ne sont plus que des fleurs de charbon qui volent vers moi, des graines de nuit

Qui se plantent dans mes yeux ; je ne vois plus rien, je tombe et je dévale la pente d'une dune,

J'atterris dans un sable mouvant où je m'enfonce lentement, trop sonné pour laisser échapper un cri,

Comme Alice qui suit le lapin blanc dans son terrier à l'aveugle, je m'en remets à ma bonne fortune.

 

Je glisse dans un tunnel pendant si longtemps que je dois avoir atteint le centre de la Terre,

J'en sors par la gueule d'un serpent creusée dans une montagne qui crache des aurores boréales,

Pas d'âme qui vive, les nuages habillent des bâtiments en contrebas, transparents comme du verre,

Je marche quelques moments dans ce ciel étrange où même les étoiles se sont faites portées pâles.

 

Une porte pousse devant moi dans les nuages, des serpents entourent tout son cadre en argent,

À l'intérieur du cadre, une glace capte la blancheur du ciel, des mots écrits dessus en lettres d'or

Délivrent un message à ceux qui comme moi se jouent des frontières de l'espace et du temps,

Qui se perdent et se retrouvent à explorer les mystères peuplant les pays de la vie et de la mort :

 

La cité des morts est ici oasis, la cité des vivants est ici désert,

Le Bas est le Haut, le Haut est le Bas,

Tout ce qui était à l'endroit est à l'envers,

Tout ce qui était à l'envers est à l'endroit.

 

Le passé a toujours influencé le futur,

Le futur influencera toujours le passé,

La mort est une invention, une illusion, une imposture,

La vie est une rivière qui jamais ne peut s'assécher.

 

Pour atteindre la lumière, tu vas devoir franchir l'obscurité,

Tu vas voir la vie qui vibre dans les veines des morts,

Tu vas voir que toutes les voies mènent à l'éternité,

Tu vas voir la scène géante de l'univers et l'envers du décor.

 

La porte et le tapis de nuages où je me tenais s'évaporent,

Un trou se forme, je tombe au ralenti, porté par une main invisible,

Un manteau de plumes remplace mon corps,

Mon esprit panique mais mon coeur se sent invincible.

 

Comme une feuille qui n'est pas vraiment morte,

Je plane au-dessus d'une cité qui a dû être emportée par le diable,

Si tout ça n'est qu'un mirage, pourvu que j'en sorte,

Je ne voudrais pas que les illusions enterrent mon âme dans le sable.

 

Je me pose au milieu des ruines d'une cité balayée par le vent,

L'eau d'une fontaine s'envole au lieu de tomber sur le sol,

Il n'y a pas un endroit qui n'est pas recouvert par le sable,

Si bien que l'on dirait que la ville a poussé sur un désert :

 

Tout est à l'envers.

 

Les racines des arbres tombent des nuages,

Elles envahissent les toits, les murs, les carrefours,

Les rues brisées s'emmêlent comme un nid de vipères,

Il n'y a pas de croisées des chemins, pas de repères :

 

Tout est à l'envers.

 

Les bâtiments ont été avalés par une tempête,

On entre par les fenêtres, par les toits qui se sont envolés,

Des rayons de soleil se reposent sur les planchers,

Une plaine de sable flotte dans l'air :

 

Tout est à l'envers.

 

Le sol touche presque le ciel,

Des fissures sourient sur les murs,

Les ombres vont fondre au soleil,

Un été brûlant et sans fin a remplacé l'hiver :

 

Tout est à l'envers.

 

Je respire l'écume d'un orage qui approche,

Il fait des vagues dans l'horizon,

Je l'entends qui éclate le calme plat,

Le silence se casse dans quelques éclairs :

 

Tout est à l'envers.

 

Je marche sur les poussières du soir,

Le jour vient de se coucher,

La tête d'un phare dépasse d'une dune,

La lune éclaire le souvenir de la mer :

 

Tout est à l'envers.

 

Tout se fige peu à peu, il fait de plus en plus froid,

C'est l'heure des fantômes qui envahissent les rues,

Ils refont vivre la ville que les vivants ont perdu

Durant leur dernière vie comme rois sur terre :

 

Tout est à l'envers.

 

Il n'y a plus de règles, plus d'interdits, plus de frontières,

C'est un nouveau départ pour les gens comme moi

Qui hésitent toujours entre le jour et la nuit,

Qui n'ont jamais vraiment eu les pieds sur terre :

 

Tout est à l'envers.

Posté par Monsieur Chat à 15:05 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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La citadelle de sable

La nuit a enveloppé la ville avec son ombre, le silence est encore plus pesant que durant le jour,

Cela fait des heures que je cherche mon chemin à travers les rues ensevelies et les décombres,

Il est désormais clair qu'il n'y a rien pour moi dans ce labyrinthe où le vide est en surnombre,

Mon âme erre dans des ruines qui se ressemblent toutes, jusqu'à ce que j'arrive à un carrefour.

 

Deux panneaux faiblement éclairés dépassent du sable dans lequel ils sont plantés,

Le premier, Terminus de tous les terminus, indique pile la direction d'où je viens,

Le second, Gare des revenants, pointe vers la direction opposée, la suite de mon chemin,

Recouverte en partie par le sable, la lune éclaire les rails d'une voie ferrée.

 

Jusqu'à présent tous les signes, tous les choix qui se trouvés sur ma route

M'ont invinté à traverser les cercles de mes enfers, à être l'artisan de mon sort.

Après tout, ça se saurait si revenir d'entre les morts ne demandait pas autant d'efforts,

Si ça ne demandait pas de poursuivre son chemin malgré toutes ses erreurs et ses déroutes.

 

A quoi bon faire demi-tour et devenir un fantôme de plus qui hante une ville morte ?

Je ne suis pas sûr que cette gare ne me conduise pas vers un endroit qui serait encore pire,

Je ne peux être sûr de rien mais rester sur place, errer sans fin, serait bien pire que de mourir,

Qui peut savoir ce qu'il y a après chaque tournant, ce qui se trouve derrière chaque porte ?

 

Je ne suis ni un prophète ni un devin pour savoir ce que le destin a tracé sur mon chemin,

Je n'ai pas d'autre choix que de m'aventurer davantage dans ce désert, tenter à nouveau ma chance.

Aucun train à l'horizon, il faut dire que le voyage se fait normalement dans l'autre sens,

Je suis les rails de la voie ferrée sur des kilomètres quand je vois enfin une lumière briller au loin.

 

En m'approchant du point lumineux, j'ai l'impression que mon imagination me joue des tours :

Derrière une dune qui a la taille d'une montagne, des aurores boréales aux reflets bleus

Dansent dans la nuit noire, la dune prend des airs de citadelle qui domine les alentours,

Plantée au milieu de la vaste plaine, elle semble garder le passage entre la terre et les cieux.

 

Comment peut-il y avoir des aurores boréales dans un désert où la journée est une fournaise ?

Le seul moyen d'en avoir le coeur net est encore et toujours d'aller voir de l'autre côté.

Le froid grandit au fil de mon ascension, si le jour j'avais l'impression de marcher sur des braises,

La neige qui remplace le sable et le vent glacial qui se lève me font croire que je les ai rêvées.

 

Je marche le long du chemin de fer qui slalome sur la dune, éclairé par la lumière de la lune,

Il se change sous mes yeux en serpent à la peau argentée qui va rejoindre calmement son nid.

Il avale sur son passage toute forme de vie, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus une,

Tout en haut de la dune, sa tête figée dans la glace garde la frontière qui conduit à un autre pays.

Posté par Monsieur Chat à 17:29 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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