Les arbres s'écartent pour me laisser passer et je ne vois plus dans leur tronc le visage pâle,

Je n'hésite pas un moment, je m'élance à travers la forêt dont la nuit semble être le miroir.

J'avance à l'aveugle un moment puis le sentier se met à briller, éclairé par un océan d'étoiles

Dans lequel les racines des arbres puisent la lumière qui remonte et scintille dans le noir.

 

Par moments j'ai peur d'être mort pour de bon, emporté par le Styx, le fleuve impitoyable des enfers

Mais j'entends encore les voix, celles qui m'encouragent à trouver la lumière au bout de ce tunnel :

Ne perds pas pieds, retiens ton souffle, tu y es presque, encore quelques mètres et tu verras la mer,

Une mer immense, une mer de sable peinte par la lune et le soleil ; couleurs argent, or et caramel.

 

Les voix recouvrent les cris qui voudraient s'échapper de ma bouche comme des oiseaux,

Je les retiens, je les garde bien au chaud en moi, ils pourront toujours s'envoler plus tard,

Quand tout autour de moi ne ressemblera plus à un décor de film d'horreur au mauvais scénario,

Quand tout en moi ne me donnera plus envie de m'arrêter, de tout arrêter, de me fondre dans le noir.

 

Un rayon de lumière fin comme un brin de paille apparaît, il flotte doucement dans le silence,

Telle une étincelle ailée, un petit papillon pyromane, il se promène dans une forêt d'ombres mortes

Qui le suivent et qu'il embrase sur son chemin pour y voir plus clair quand il avance,

Pour franchir les champs de bataille où la nuit est toujours reine, avec le soleil pour seule escorte.

 

J'arrive à la frontière entre la forêt et un no man's land : royaume de lumière dorée et de sable fin,

Un pas puis un plongeon droit dans le soleil, les ombres s'arrêtent pile sur la ligne où la nuit finit ;

Elles n'osent plus avancer, je vois dans leur regard qu'elles me supplient de ne pas aller plus loin,

Encore un pas, deux d'entre elles sortent de la forêt et se changent aussitôt en mini incendies.

 

Ce ne sont plus que des fleurs de charbon qui volent vers moi, des graines de nuit

Qui se plantent dans mes yeux ; je ne vois plus rien, je tombe et je dévale la pente d'une dune,

J'atterris dans un sable mouvant où je m'enfonce lentement, trop sonné pour laisser échapper un cri,

Comme Alice qui suit le lapin blanc dans son terrier à l'aveugle, je m'en remets à ma bonne fortune.

 

Je glisse dans un tunnel pendant si longtemps que je dois avoir atteint le centre de la Terre,

J'en sors par la gueule d'un serpent creusée dans une montagne qui crache des aurores boréales,

Pas d'âme qui vive, les nuages habillent des bâtiments en contrebas, transparents comme du verre,

Je marche quelques moments dans ce ciel étrange où même les étoiles se sont faites portées pâles.

 

Une porte pousse devant moi dans les nuages, des serpents entourent tout son cadre en argent,

À l'intérieur du cadre, une glace capte la blancheur du ciel, des mots écrits dessus en lettres d'or

Délivrent un message à ceux qui comme moi se jouent des frontières de l'espace et du temps,

Qui se perdent et se retrouvent à explorer les mystères peuplant les pays de la vie et de la mort :

 

La cité des morts est ici oasis, la cité des vivants est ici désert,

Le Bas est le Haut, le Haut est le Bas,

Tout ce qui était à l'endroit est à l'envers,

Tout ce qui était à l'envers est à l'endroit.

 

Le passé a toujours influencé le futur,

Le futur influencera toujours le passé,

La mort est une invention, une illusion, une imposture,

La vie est une rivière qui jamais ne peut s'assécher.

 

Pour atteindre la lumière, tu vas devoir franchir l'obscurité,

Tu vas voir la vie qui vibre dans les veines des morts,

Tu vas voir que toutes les voies mènent à l'éternité,

Tu vas voir la scène géante de l'univers et l'envers du décor.

 

La porte et le tapis de nuages où je me tenais s'évaporent,

Un trou se forme, je tombe au ralenti, porté par une main invisible,

Un manteau de plumes remplace mon corps,

Mon esprit panique mais mon coeur se sent invincible.

 

Comme une feuille qui n'est pas vraiment morte,

Je plane au-dessus d'une cité qui a dû être emportée par le diable,

Si tout ça n'est qu'un mirage, pourvu que j'en sorte,

Je ne voudrais pas que les illusions enterrent mon âme dans le sable.

 

Je me pose au milieu des ruines d'une cité balayée par le vent,

L'eau d'une fontaine s'envole au lieu de tomber sur le sol,

Il n'y a pas un endroit qui n'est pas recouvert par le sable,

Si bien que l'on dirait que la ville a poussé sur un désert :

 

Tout est à l'envers.

 

Les racines des arbres tombent des nuages,

Elles envahissent les toits, les murs, les carrefours,

Les rues brisées s'emmêlent comme un nid de vipères,

Il n'y a pas de croisées des chemins, pas de repères :

 

Tout est à l'envers.

 

Les bâtiments ont été avalés par une tempête,

On entre par les fenêtres, par les toits qui se sont envolés,

Des rayons de soleil se reposent sur les planchers,

Une plaine de sable flotte dans l'air :

 

Tout est à l'envers.

 

Le sol touche presque le ciel,

Des fissures sourient sur les murs,

Les ombres vont fondre au soleil,

Un été brûlant et sans fin a remplacé l'hiver :

 

Tout est à l'envers.

 

Je respire l'écume d'un orage qui approche,

Il fait des vagues dans l'horizon,

Je l'entends qui éclate le calme plat,

Le silence se casse dans quelques éclairs :

 

Tout est à l'envers.

 

Je marche sur les poussières du soir,

Le jour vient de se coucher,

La tête d'un phare dépasse d'une dune,

La lune éclaire le souvenir de la mer :

 

Tout est à l'envers.

 

Tout se fige peu à peu, il fait de plus en plus froid,

C'est l'heure des fantômes qui envahissent les rues,

Ils refont vivre la ville que les vivants ont perdu

Durant leur dernière vie comme rois sur terre :

 

Tout est à l'envers.

 

Il n'y a plus de règles, plus d'interdits, plus de frontières,

C'est un nouveau départ pour les gens comme moi

Qui hésitent toujours entre le jour et la nuit,

Qui n'ont jamais vraiment eu les pieds sur terre :

 

Tout est à l'envers.